Biométrie

Affaire Sossoukpè, un ‘guet-apens’ diplomatique qui ébranle la crédibilité du régime Ouattara

Didier ASSOGBA
6 Min Read
Hugues Comlan Sossoukpè

L’invité d’honneur d’un salon de l’innovation digitale devient, en l’espace de quelques heures, un prisonnier politique livré à un régime qu’il critique depuis des années. L’affaire Sossoukpè, du nom du journaliste et opposant béninois réfugié au Togo depuis 2019, est sans doute l’un des plus troublants de la scène ouest-africaine en 2025. Et le régime d’Alassane Ouattara, qui a livré un réfugié politique dans une complicité préméditée, tente vainement de s’expliquer.

Invité début juillet par les autorités ivoiriennes à participer à un événement censé célébrer la technologie et la liberté d’expression, Hugues Comlan Sossoukpè a été interpellé à Abidjan, extradé vers le Bénin et aujourd’hui incarcéré à Ouidah, sous de graves accusations. Une affaire qui soulève des questions sur la complicité tacite entre régimes, le mépris des conventions internationales, et la vulnérabilité des dissidents en exil.

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Une invitation, puis une arrestation : le piège parfait ?

Tout commence comme un hommage. Le journaliste, connu pour ses critiques acerbes envers le président béninois Patrice Talon, est convié par la Côte d’Ivoire à un salon de l’innovation digitale, un événement officiel destiné à promouvoir les talents africains dans le domaine des nouvelles technologies. Il se rend donc à Abidjan, muni d’un passeport de refugié togolais, dans un pays qu’il pensait neutre, voire protecteur.

Mais à peine arrivé, il est arrêté par la police ivoirienne, placé en détention, puis transféré aux autorités béninoises. Une opération menée avec une rapidité suspecte, qui n’a rien d’une simple erreur administrative.

Le ministre ivoirien de la Communication, Amadou Coulibaly, tente d’apaiser les esprits : « Nous avons simplement exécuté un mandat au nom de la coopération judiciaire avec le Bénin. ».

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Selon lui, les autorités ivoiriennes ignoraient le statut de réfugié politique de Sossoukpè, ainsi que le mandat d’arrêt émis contre lui. Une explication difficile à croire. Comment un État hôte peut-il inviter un journaliste à un événement public sans vérifier son dossier ? Comment un transfert transfrontalier aussi sensible peut-il se faire sans que le ministère de la Justice ou les services de renseignement ne soient informés ?

Affaire Sossoukpè ou le statut de réfugié politique bafoué

Pire encore, cette arrestation de Hugues Comlan Sossoukpè contredit une loi ivoirienne claire. Promulguée en 2023, elle stipule que « le réfugié ou le demandeur d’asile ne peut être refoulé à la frontière, expulsé ou exposé à toute autre mesure tendant à le contraindre à retourner ou à demeurer sur un territoire où sa vie, son intégrité physique ou sa liberté serait menacée ». Une disposition conforme à la Convention de Genève de 1951, à laquelle la Côte d’Ivoire est signataire.

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Pour Drissa Bamba, président du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), il ne s’agit pas d’un simple dysfonctionnement, mais d’un guet-apens prémédité.

« Le fait qu’on l’ait invité, arrêté, puis extradé sans aucune procédure transparente, montre que tout était planifié. On a utilisé un événement culturel comme appât pour piéger un opposant politique. », a-t-il fustigé.

Ce cas envoie un signal glaçant à tous les dissidents africains en exil. Si un réfugié peut être attiré sous de faux prétextes, arrêté sur sol étranger et livré à un régime qu’il fuit, alors plus aucun pays n’est sûr. La protection internationale, censée être un bouclier, devient une vulnérabilité.

À Lomé, où Sossoukpè vivait depuis 2019 après avoir fui les persécutions, l’affaire a suscité une vive émotion. Le Cadre de concertation des forces politiques de l’opposition béninoise a dénoncé une « extradition illégale », tandis que plusieurs ONG internationales, dont Amnesty International et Reporters sans frontières, ont appelé à sa libération immédiate.

La rhétorique béninoise : « liberté d’expression, mais… »

De son côté, le Bénin, par la voix de son porte-parole du gouvernement, Wilfried Houngbedji, botte en touche. « La liberté d’expression s’accompagne du devoir d’assumer ou, à tout le moins, de prouver ses allégations », a-t-il déclaré, sans commenter la légalité du transfert. Une réponse évasive, typique d’un régime habitué à criminaliser la critique.

Sossoukpè est aujourd’hui accusé de harcèlement informatique, rébellion et apologie du terrorisme — des charges fréquemment utilisées dans la région pour museler les voix indépendantes. Il est détenu à la prison civile de Ouidah, dans des conditions encore inconnues.

Cette affaire met la Côte d’Ivoire face à un dilemme. En participant, même indirectement, à l’arrestation d’un réfugié politique, Abidjan perd toute crédibilité sur la scène africaine.

Les droits de l’homme ne sont pas une option. Ils sont la colonne vertébrale de toute démocratie. Et quand un État utilise un salon sur le numérique pour piéger un journaliste, c’est non seulement la victime qui est trahie, mais c’est tout un continent qui voit ses valeurs bafouées. L’affaire Sossoukpè n’est pas qu’un incident diplomatique. C’est un test. Et jusqu’ici, la Côte d’Ivoire a lamentablement échoué.

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